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Question ouverte – Les entreprises peuvent-elles agir pour la sobriété ?

Le contexte de crise énergétique, depuis la guerre en Ukraine, a vu pour la première fois des chefs d’entreprise appeler à la sobriété [1]. Le sixième rapport du GIEC a également invité à considérer cette voie parmi les différents leviers d’atténuation du changement climatique et pose directement la question aux entreprises d’un engagement plus systématique et de long terme en faveur de la sobriété.

Celle-ci présente l’intérêt d’éviter les effets rebonds inévitablement générés par l’amélioration de l’efficacité énergétique, ou plus largement les progrès techniques. Elle constitue ainsi le complément indispensable des transformations en cours (rénovation, électrification, etc.), pour à la fois accélérer les réductions d’émissions à court terme et faciliter l’atteinte de l’objectif de neutralité à long terme.

Il est important que la sobriété ne soit pas perçue comme à la seule charge des consommateurs – elle peut au contraire être organisée collectivement pour devenir structurelle :

  • elle se construit par des investissements dans des infrastructures à même de faciliter les comportements individuels sobres (isolation des bâtiments, écomobilité, ville compacte…) ;
  • son potentiel est lié à la mise en œuvre de cadres de vie collective par les pouvoirs publics. Ces cadres sont d’autant mieux acceptés que leur nécessité est largement expliquée, débattue et comprise. Certains commencent à être opérationnels (marché européen du carbone en cours d’extension, zéro artificialisation nette, etc.) mais restent à la fois insuffisants et peu populaires ;
  • la sobriété matérielle devrait être compatible avec une amélioration du confort des modes de vie, ces derniers se fondant moins sur l’achat de produits et plus sur des services ;
  • elle ne concerne pas seulement les comportements des consommateurs, mais l’ensemble de la société et du monde économique.

Les décisions des pouvoirs publics viendront favoriser et accompagner la conception et le déploiement de nouvelles solutions. En effet, si, dans le secteur privé, la sobriété reste, pour l’heure, essentiellement appréhendée au niveau des opérations (bâtiments tertiaires, mobilité professionnelle, eau des processus), de nombreuses expérimentations voient des entreprises développer une nouvelle définition de leurs métiers à travers un large éventail d’innovations (produit/service, chaîne de valeur, marchés, etc.), dans ce qui s’apparente à une approche plus ambitieuse de l’écoconception élargie à l’ensemble de l’activité.

De telles démarches peuvent conduire à de nouveaux avantages compétitifs et ainsi rester compatibles avec un objectif de croissance économique. D’une part, elles permettent de proposer des offres différenciantes, à un coût économique optimisé et anticipant l’évolution des marchés du carbone. D’autre part, elles contribuent à la résilience des activités, dans un contexte de raréfaction et de conflits d’usages autour de certaines ressources clés pour la transition écologique (matériaux rares, matières recyclables, biomasse, etc.) ou de limitation progressive de certaines ressources, telles que le plastique pour les usages non essentiels. Mais de telles transformations sont complexes à mettre en œuvre : comment organiser, collectivement et sur le temps long, le passage à l’échelle de la sobriété, dans les entreprises, leur écosystème et plus largement dans la société ?

Par différents travaux en cours (publication à venir sur les modèles d’affaires sobres, dialogue avec leurs parties prenantes sur la sobriété, élaboration de scénarios de projection de la sobriété avec l’école de design STRATE), les entreprises membres d’EpE apporteront prochainement de premières réponses concrètes pour accélérer cette transformation.

[1] Voir aussi Institut Veolia, « Les défis sociaux et économiques de la sobriété », 2024, https://www.youtube.com/watch?v=Up3-a2TG_zs

Claire Tutenuit, Déléguée générale
Ken Guiltaux, Responsable des pôles Climat et Achats

Source : Lettre EpE n° 74 – octobre 2024

Question ouverte – Comment faire de la transition écologique un sujet de dialogue social dans les entreprises ?

La transition écologique est source de transformations dans les activités des entreprises, impactant l’organisation du travail et les salariés. Elle est étroitement liée au changement climatique qui appelle d’autres transformations des conditions de travail. En réunissant les directions d’entreprises et les représentants des salariés, le dialogue social peut servir de levier pour aborder les sujets liés à ces transformations, d’où l’intérêt d’identifier et de surmonter les freins et de faire de la transition écologique un sujet central de ce dialogue.

Les travaux du Comité RH d’Entreprises pour l’Environnement (EpE), présidé depuis 2022 par Myriam El Khomri (Diot-Siaci), ont également mis en évidence les transformations et réflexions en cours au sein des entreprises. Ils s’ancrent dans un contexte de montée de la mobilisation :

  • en 2022, seuls 15 % des élus des comités sociaux et économiques (CSE) ont été formés aux sujets environnementaux et 10 % se sentaient compétents pour porter ces sujets (Baromètre Syndex- Ifop, 2022), alors que la loi Climat & Résilience d’août 2021 a élargi les attributions des CSE aux enjeux de la transition écologique ;
  • selon l’étude « Perception des salariés français sur la transition écologique et de ses enjeux de dialogue social » (Diot-Siaci Institute, IFOP – mai 2024), les CSE sont perçus comme le quatrième acteur prioritaire pour agir en faveur de la transition écologique dans l’entreprise, après les dirigeants, la direction RH/RSE, et les salariés eux-mêmes ;
  • signé en avril 2023, l’Accord national interprofessionnel (ANI) relatif à la transition écologique et au dialogue social sert de référence aux De premiers outils existent, à destination des représentants (la boîte à outils de la CFDT, le Radar Travail et Environnement de la CGT…) ou des directions (Green RH par Axa Climate School) ;

Dans ce contexte, EpE, la CFDT et l’Observatoire du dialogue social ont coorganisé le colloque « Le dialogue social, accélérateur de la transition écologique », le 25 juin dernier, avec 22 autres partenaires (réseaux RH/RSE, organisations patronales et syndicales, institutionnels, experts et ONG). Plus de 250 personnes ont participé à cette demi-journée de rencontres et d’échanges avec pour objectif d’engager largement tous les acteurs de l’entreprise et de répondre aux attentes des salariés.

Les plénières du colloque se sont attelées à visibiliser et rendre opérationnel le dialogue social pour anticiper les transformations et favoriser l’acceptation sociale des changements. Trois ateliers ont traité de l’adaptation des conditions de travail, de l’attractivité des métiers de la transition écologique et des évolutions à prévoir en matière d’emplois et de compétences dans tous les métiers.

Les débats ont mis en exergue différents enjeux. Avec l’augmentation des épisodes climatiques extrêmes les mesures d’adaptation doivent assurer des conditions de travail vivables ; cela suppose d’identifier les risques professionnels, d’adapter les horaires de travail… Pour répondre aux besoins de la planification écologique, les métiers et les compétences évolueront. Présent au colloque, Antoine Pellion, Secrétaire général à la Planification écologique, a rappelé que plus de 2,8 millions de personnes devront être formées d’ici 2030. L’étude ETE 2030 d’EpE souligne que certains métiers de la transition sont déjà en tension (bâtiment, agriculture…) du fait du manque de main-d’œuvre formée ou des conditions propres à certains emplois concernés (précarité, conditions de travail parfois contraignantes).

Ainsi, anticiper les formations nécessaires aux emplois de demain et attirer de nouveaux professionnels deviennent des enjeux majeurs. Loin d’être un défi hors de portée, les transformations sont aussi l’opportunité d’enrichir les compétences et d’améliorer la qualité de l’emploi ainsi que le sens du travail de tous les salariés.

Systématiser l’intégration de la transition écologique au dialogue social est possible en accélérant d’abord la conscience de l’enjeu, puis les formations dédiées pour l’ensemble des partenaires sociaux. Donner les outils pour prendre en main ces sujets, dans le respect des institutions existantes de ce dialogue, contribuera à massifier progressivement la dynamique du dialogue entre partenaires sociaux, au-delà des négociations obligatoires.

Par les transformations qu’elle apporte, la transition écologique devient un sujet de dynamisation du dialogue social et de l’engagement syndical. Réciproquement, le dialogue social est une opportunité pour accélérer la transition écologique au sein des entreprises.

La mobilisation des 22 partenaires et la présence de nombreux participants ont confirmé l’importance de travailler collectivement. Les intervenants ont insisté sur l’intérêt de poursuivre l’intégration de la transition écologique au dialogue social à l’échelle des entreprises, des branches et des territoires. Les partenaires du colloque et le Comité RH d’EpE y contribueront.

Claire Tutenuit, Déléguée générale
Alicia Lachaise, Responsable Océan, Affaires Publiques et Ressources Humaines

Source : La Lettre d’EpE – n° 73 – juillet 2024

Trois questions à Alessandro Dazza, Directeur général d’Imerys

Quelles activités d’Imerys contribuent à la transition écologique, et comment réduisez- vous leur empreinte ?

Le groupe Imerys fournit des minéraux pour l’industrie avec trois domaines d’expertise :

  • les minéraux de spécialités : ils peuvent être utilisés pour des usages extrêmement divers tels que le kaolin pour la céramique, la diatomite pour la filtration ou encore la perlite pour remplacer les microbilles de plastique en cosmétique ;
  • les minéraux résistant à des conditions extrêmes : réfractaires, abrasifs, mortiers de construction ;
  • les minéraux indispensables à la transition énergétique : le graphite et le noir de carbone utilisés dans certaines batteries Li-ion ou le quartz de haute pureté pour le photovoltaïque et les semi-conducteurs. Imerys développe également deux projets d’exploitation de lithium pour les batteries de véhicules électriques, en France dans l’Allier et dans le sud de la Grande-Bretagne. Ces projets permettraient d’équiper 1,2 million de voitures électriques par an.

En 2023, le groupe Imerys a réalisé un chiffre d’affaires de 3,8 milliards d’euros, réalisé pour 47 % en Europe, 33 % aux États-Unis et 20 % en Asie. L’activité du groupe s’appuie sur 86 sites d’extraction parmi nos 179 sites industriels.

Nous répondons aux exigences réglementaires locales de chaque pays où nous sommes implantés. Afin d’harmoniser les différentes obligations entre nos sites, nous avons des politiques internes ambitieuses pour réduire nos impacts environnementaux. Elles portent notamment sur nos émissions, sur la gestion de la ressource en eau, sur la biodiversité et la réhabilitation des sites. Avant même son ouverture, chaque site fait l’objet d’une étude d’impact environnemental qui a pour objectif d’éviter, réduire et compenser nos impacts. La préservation de la biodiversité est au cœur de notre stratégie. Nous avons, par exemple, un partenariat scientifique depuis 2018 avec le Muséum national d’Histoire naturelle en France afin d’appuyer notre programme de préservation de la biodiversité.

Pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, nous actionnons plusieurs leviers complémentaires : améliorer notre efficacité énergétique, utiliser de la biomasse comme combustible, électrifier nos procédés, acheter de l’électricité d’origine renouvelable ; à court terme, notre plus gros défi est de convertir à l’électricité ou à la biomasse les fours et les sécheurs que nous utilisons dans nos procédés de fabrication. À moyen terme, nous envisageons un recours aux technologies de capture et stockage du CO2 après 2030 sur quelques applications, mais nous sommes encore prudents quant à la faisabilité technique et économique de ces innovations technologiques.

Bien sûr, ces programmes environnementaux nécessitent des investissements conséquents. La transition écologique a un coût. Tout comme nos clients, nous sommes convaincus qu’il n’y a pas de produit durable sans entreprise responsable.

Est-il encore possible d’ouvrir une mine en France ?

Nous en sommes convaincus ! EMILI, notre projet de mine de lithium à Beauvoir en Auvergne, vient d’ailleurs d’être reconnu comme « projet d’intérêt national majeur ». Ce projet d’exploitation d’un gisement très riche situé sous une carrière existante de kaolin répond à de hauts standards environnementaux :

  • extraction et broyage 100 % en souterrain (ni poussière, ni bruit, moins d’impact sur la biodiversité…) ;
  • puis transport par canalisation vers une station de chargement avant d’emprunter le rail vers l’usine de concentration située à Montluçon ;
  • les co-produits seront valorisés. Le lithium produit à Beauvoir servira les filières françaises et européennes.

Le projet est bien reçu car tous les acteurs sont conscients des enjeux de transition écologique et de souveraineté ; les riverains ont aussi pu constater dans la durée notre capacité à opérer la carrière existante de manière responsable. Nous répondons aux questions soulevées, participons activement au dispositif de débat public géré par la Commission Nationale du Débat Public, dispositif unique à la France et très exigeant, avec un dossier très détaillé et des débats hebdomadaires sur tous les aspects du projet.

Nous avons l’impression, à travers ces débats, que le public comprend que les minéraux sont essentiels pour la transition et que la perception de la mine change. L’importance de la réglementation, des standards tels que IRMA (Initiative for Responsible Mining Assurance), des contrôles et la transparence aident à ce changement d’image.

Comment accroître la circularité de vos activités ? Avez-vous la capacité de récupérer des minéraux en dehors de mines ?

La circularité des minéraux est un sujet complexe et systémique. Nous l’étudions depuis plusieurs années afin d’identifier les options techniquement et économiquement pertinentes. Trois pistes semblent aujourd’hui viables :

  1. Valoriser les stériles et résidus miniers : il y a un intérêt chez certains de nos clients et nous étudions avec eux comment adapter leurs cahiers des charges pour intégrer des minéraux non utilisés aujourd’hui. Nous proposons déjà plusieurs gammes de produits qui suivent ces principes, comme les carbonates de calcium Remined aux États-Unis ;
  2. Introduire des déchets recyclés pour compléter nos minéraux vierges : pour beaucoup de nos produits, l’usage ne modifie pas leurs propriétés. En revanche, aujourd’hui, le coût de la récupération et du recyclage reste encore élevé. Une incitation réglementaire comme, par exemple, une obligation d’incorporation de matériaux recyclés pourrait contribuer à développer cet Le Critical Raw Materials Act, qui prévoit 10 % de matériaux locaux et 25 % de matériaux recyclés, va dans ce sens ;
  3. Faire en sorte que nos produits augmentent la durée de vie des produits des clients : c’est le cas notamment de nos mortiers de spécialités, qui permettent par exemple de doubler la durée de vie d’un réseau d’assainissement.

Certains investissements récents d’Imerys, comme celui dans une structure commune avec la start-up Seitiss, vont dans ce sens afin d’offrir un plus large éventail de solutions circulaires à nos clients.

Source : La Lettre d’EpE – n° 73 – juillet 2024

Etape 2030 de la transition écologique

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ETE 2030 – Etape 2030 de la transition écologique est une réponse à la question des actions qu’il faut avoir menées d’ici 2030 pour mettre la France sur une trajectoire crédible de transition écologique, en cohérence avec les engagements français et européens pour le climat et la biodiversité et avec la planification écologique menée par le gouvernement.

Quelles priorités mettre en œuvre ? Quels leviers actionner ? Comment conduire ensemble cette accélération de la transition écologique ? Lors de l’événement de lancement de l’étude, une quinzaine de CEO d’entreprises membres d’EpE ont présenté les principales réponses qu’apporte l’étude à ces questions.

Construire une vision partagée de la transition

Estelle Brachlianoff, Veolia
Pour la « sobriété » qui est une des principales réponses de l’étude, les Anglais emploient le mot « sufficiency » qui signifie utiliser juste ce qu’il faut, et pas plus. En japonais, c’est « shibui », que j’aime beaucoup parce que c’est un peu l’élégance de la forme juste qui ne consomme pas trop. […] Et donc, si on arrive à trouver non pas seulement le juste ce qu’il faut, mais qu’on y met un petit peu d’élégance, voire même de l’esthétique, c’est dans cette direction que j’aimerais qu’on creuse l’idée de sobriété. Les Français ont besoin qu’on leur décrive le monde vers lequel on va […], que les solutions soient là, que les efforts soient équitablement répartis, que ça serve à quelque chose de tracer un avenir désirable.

François Clément-Grandcourt, Bic Briquets
L’écoconception, les matières, la circularité… nos travaux, qui ont été faits avec des chercheurs internes et externes, nous amènent à une conclusion qui est toute simple : c’est possible. Il semblerait qu’il y ait un ensemble de règles relativement simples qui aiderait à faire cette transition. […]. Ça ne veut pas dire que ce soit facile, notamment ça coûte plus cher, mais c’est possible.

Boutaïna Araki, Cityz Media
Il faut qu’on donne envie aux gens de changer, et la publicité, de ce point de vue là, est très importante parce qu’elle aide à rendre sexy une consommation plus raisonnée. Raconter une autre histoire, développer des récits qui seraient compatibles avec les limites de la planète. Il faut donner aux gens des solutions faciles et qui fassent envie.

Construire des solutions sectorielles répondant à tous les enjeux

Thomas Buberl, AXA
Il faut comparer les coûts de l’inaction par rapport à ceux de la transition. Et rapidement, nous constatons que nous n’avons pas d’autre choix que de faire le pari de la transition. Chez AXA, par exemple, nous sortons progressivement du charbon en transférant ces montants vers des investissements verts. A l’époque, ce n’était pas si évident, car il fallait compenser les rendements. Aujourd’hui, ce n’est plus un sujet : les investissements verts sont au même niveau, voire plus attractifs.

Thierry Blandinières, InVivo
Les enjeux sont immenses pour l’agriculture : il faut résoudre l’équation de produire plus, mieux et durable. L’un de ces enjeux se situe dans les sols agricoles et se joue particulièrement au niveau des céréales. En pratiquant une agriculture dite régénérative des sols, les céréales françaises et européennes deviendront des puits de carbone, et donc une source de revenu complémentaire pour l’agriculteur. Si l’on veut changer d’alimentation il faut changer de modèle, et pour financer cette transition il faudra aussi qu’il y ait des clients qui acceptent de payer ce premium.

Gilles Bloch, MNHN
C’est très rassurant de constater que les entreprises se tournent vers la science. Le vivant décroît à une vitesse impressionnante et il ne faut pas attendre la génération d’après pour agir ; il y a aussi une perte de proximité avec nos racines animales et une perte de connexion avec le vivant. Il est dès lors impératif que les entreprises se saisissent de ces enjeux si l’on veut vraiment faire bouger les lignes et protéger la biodiversité des menaces qui pèsent sur elle.

Benoit Bazin, Saint-Gobain
Il y a 35 millions de bâtiments en France, dont la plupart seront encore là en 2050. Donc, il faut les rénover et pour ça, il faut de la visibilité, de la stabilité dans le temps des dispositifs réglementaires et financiers. […]. Au-delà, il faut flécher les aides sur les bâtiments les moins performants, ce qu’on appelle les bâtiments F et G, et faciliter tout le processus, créer une sorte de Doctolib de la rénovation énergétique. L’exemplarité doit aussi venir de l’Etat sur les bâtiments publics et des entreprises sur leurs propres bâtiments. Tout ceci est possible, car les solutions techniques existent.

Sébastien Petithuguenin, Paprec
Nous avons deux piliers pour réaliser l’économie circulaire des matériaux. Tout d’abord, le recyclage, qui implique l’extraction des matières premières contenues dans les déchets, et ensuite la sobriété. Le recyclage permet des économies massives de CO2 et les obligations d’incorporation de matières issues du recyclage accélèrent la transition vers une économie circulaire. La grande transformation industrielle passe également par l’éco-conception, en envisageant dès la conception la fin de vie du produit afin d’optimiser le processus de recyclage. Certains de nos partenaires industriels ont déjà relevé ce défi avec succès !

Mobiliser l’ensemble des acteurs

Philippe Maillard, Apave
Pour réussir cette transition, il faut des ressources humaines en qualité et en quantité. Il faut essayer de rassembler les énergies sur de nouvelles compétences et peut-être de bousculer un peu les choses établies. Dans le dialogue social, il faut que les entreprises soient capables de montrer le sens associé à ces métiers de la transition.

Patrick Koller, Forvia
En 2030, notre objectif, c’est de réduire le scope trois de 45 % et d’atteindre la neutralité carbone qualifiée SBTI en 2045. Mais 2030, pour nous, c’est deux générations de véhicules, donc, on n’a pas beaucoup de temps devant nous pour réussir à faire cela.

Thierry Beaudet, CESE
Il serait illusoire de penser la transition écologique comme une simple affaire technique. Se pose la question de la supportabilité pour nos concitoyens et de l’acceptabilité. Il faut […] chercher à aligner le plus complètement possible toutes les parties prenantes de la société. Les questions évoquées posent au fond des questions de gouvernance : de nouvelles modalités de fonctionnement de notre démocratie.

Jean-Marc Ollagnier, Accenture
Cette transition est complexe, car nous devons continuellement naviguer entre différents horizons géographiques et temporels : entre les impératifs globaux et locaux, car ce qui se décide au niveau national peut avoir des impacts à l’échelle mondiale et vice versa, et entre le court et le long terme, car les décisions doivent être prises aujourd’hui avec une vision à plus longue échéance. Etant donné les investissements colossaux nécessaires, nous avons besoin de plus de clarté et de stabilité sur le cadre réglementaire, afin de sécuriser et accélérer nos financements, malgré la volatilité de l’environnement macroéconomique et géopolitique.

Catherine MacGregor, Engie
Notre vision partagée de la transition énergétique repose sur la conviction qu’une transition verte accessible est possible et que les coûts peuvent être maîtrisés. Aujourd’hui, les solutions de décarbonation existent, elles sont matures et la moitié de ces solutions sont déjà disponibles à des prix compétitifs. Nous avons un devoir collectif de construire le système énergétique de demain, flexible, abordable et plus souverain ; et pour cela chaque effort et chaque investissement comptent.

François Petry (Holcim France), Laurent Bataille (Schneider Electric), Pascal Imbert (Wavestone), Jan Schouwenaar (Primagaz), Marie-Claire Daveu (Kering) et les dirigeants ci-dessus ont ensuite présenté les engagements volontaires des entreprises sur cinq initiatives existantes et trois nouvelles.

Patrick Pouyanné, TotalEnergies, a conclu l’événement :
Au-delà de nos collaborateurs, il faut aller vers nos autres parties prenantes, parce que, finalement, le succès de cette transition écologique, il est dans les entreprises, il est aussi, comme on l’a dit à plusieurs reprises, avec les pouvoirs publics, avec les citoyens. Les mots clés que sont sobriété, circularité, vivant sont les bons. Ce n’est pas la fin d’une étude, mais le début d’un engagement collectif : construire ensemble une nouvelle prospérité compatible avec les limites de la planète.


Question ouverte – Que faut-il avoir fait d’ici 2030 pour être sur une trajectoire de transition écologique crédible ?

Dégradation des écosystèmes et des services qu’ils procurent, réduction des émissions et lutte contre les effets du changement climatique, pol­lutions multiples, mais aussi précarité énergé­tique, souveraineté industrielle, équité face aux efforts de transition… En quelques années, les défis auxquels la transition écologique doit appor­ter des réponses se sont multipliés : au-delà de la neutralité carbone à l’horizon 2050, objectif largement partagé, d’autres priorités s’imposent y compris dans les grands choix de la transition. En travaillant ensemble à l’étude Etape 2030 de la Transition Écologique – ETE 2030, les membres d’EpE ont cherché à répondre à cette question : que faut-il faire d’ici 2030 pour mettre la France sur une trajectoire crédible de transi­tion écologique ?

La présentation des résultats le 12 décembre dernier par une quinzaine de CEO d’entreprises membres d’EpE a montré le caractère inédit de ces travaux. Le premier succès a été de réunir pour la piloter une trentaine de grandes entre­prises de différents secteurs de l’économie, lui conférant ainsi une vision transverse et un ancrage fort dans l’économie réelle. La portée de l’étude s’étend au-delà de ce collectif, puisque la tribune qui en est inspirée a été signée par 60 dirigeants de grands groupes.

Révélatrices de l’ampleur des défis, les priorités proposées le sont non seulement aux acteurs économiques mais aussi aux pouvoirs publics et aux citoyens, avec lesquels l’action conjointe est une clé du succès.

La méthode de travail suivie est également origi­nale. Elle s’est appuyée sur la représentation du « Donut » pour mettre en évidence les limites de capacité de la planète ainsi que les besoins socio-économiques essentiels de tous. L’étude est ainsi en rupture avec le mythe de la croissance matérielle infinie et appelle à l’établissement de modes de gouvernance permettant de gérer de nouvelles raretés, notamment par la négociation de plafonds d’usages de certaines ressources. Une sobriété permet alors la nécessaire décrois­sance de l’empreinte matérielle de notre société.

Cette analyse aboutit à élaborer un véritable « cahier des charges de la transition écolo­gique » dépassant le sujet du climat et intégrant les différents enjeux. Réduire drastiquement les émissions est nécessaire, mais pas suffisant. L’anticipation d’une énergie plus chère et l’ins­cription dans les infrastructures d’une sobriété de long terme conduisent à modifier les modes de vie individuels et collectifs. L’étude propose de rechercher une nouvelle prospérité collective, autour de nouveaux imaginaires en rupture avec celui du « bonheur par la consommation » et plu­tôt centrés sur le bien-être, les liens humains, la circularité de l’économie et une nouvelle relation au vivant.

ETE 2030 inscrit ainsi la transition écologique dans une perspective d’évolution du contrat social : la transition écologique va demander des efforts aux citoyens, quelles contreparties pour eux ? Equité accrue et inégalités réduites, notions inhabituelles dans la parole des acteurs écono­miques, deviennent des conditions du succès de la transition et font partie des priorités de change­ment concret d’ici 2030.

Le succès de la transformation ainsi esquissée suppose que les différents acteurs s’approprient et partagent cette vision qui rejoint largement, dans son contenu sinon dans sa méthode, celle de la planification écologique. Pour les entreprises, le dialogue avec les actionnaires, les clients, les pouvoirs publics et les autres parties prenantes sur cette transformation est une condition de son succès ; les collaborateurs des entreprises sont parmi les premières parties prenantes concer­nées et les entreprises d’EpE ont pour un certain nombre pris le 12 décembre des engagements concrets pour les associer à la réalisation concrète de cette transition. C’est pour susciter ce large engagement des personnes que l’étude com­prend aussi un ensemble de récits concrets de transitions écologiques personnelles, « Le champ des pos­sibles ». La transition est l’affaire de tous, à chacun de construire la sienne dans les différentes parties de sa vie.

David Laurent, Directeur de la Transformation écologique
Claire Tutenuit, Déléguée générale

Source : La Lettre d’EpE – n° 71 – janvier 2024

Trois questions à Thomas Buberl, Directeur général d’AXA

Le changement climatique, ce sont d’abord des risques accrus. Quelles sont votre ana­lyse de ces risques et votre stratégie pour y répondre ?

Selon la dernière édition du Future Risk Report qu’AXA réalise chaque année, le changement climatique est désormais la première source d’inquiétude dans toutes les régions du monde et pour toutes les générations. Les catastrophes naturelles, des canicules aux ouragans, ainsi que les périls secondaires (moins violents mais plus fréquents comme les incendies, sécheresses, fortes pluies) sont plus nombreux et affectent une proportion croissante des citoyens.

Le risque climatique s’impose ainsi comme l’une des priorités du secteur de l’assurance, car, devenu systémique, il pose la question de la mutualisation des risques et de l’assurabilité sur le long terme.

Sur ces questions, il est indispensable qu’entre­prises, citoyens et pouvoirs publics puissent agir de consort. Le régime français « CatNat » (pour lequel le gouvernement vient d’annoncer des mesures pour sauvegarder sa capacité finan­cière et permettre d’amortir, à partir de 2025, le choc des sinistres climatiques) est un formidable dispositif. Il permet un partage du risque et ainsi d’éviter un scénario « à l’américaine », où de plus en plus de zones ne sont plus assurées, laissant ainsi des millions de citoyens en situation très dif­ficile. Il faut à l’avenir s’appuyer sur la coopération public/privé pour identifier de nouvelles solutions au bénéfice de tous.

Plus que jamais, chez AXA, nous sommes convaincus que le futur ne devrait pas être un risque, et que nul ne devrait être laissé sans solution. C’est la conviction qui anime nos équipes et nos agents.

Pour cela, nous devons prioritairement encoura­ger autant que possible la transition vers une éco­nomie bas carbone, et lutter contre le changement climatique en réduisant l’empreinte carbone de nos activités.

En tant qu’investisseur, la décision pionnière d’AXA, en 2015, d’exclure les investissements dans les actifs liés au charbon était courageuse, car leur rendement était alors très élevé. Depuis 2018, AXA a également réduit considérablement ses investissements dans le secteur du pétrole et du gaz, avec une approche sélective de tout nouvel investissement direct, uniquement pour les entreprises qui présentent des stratégies de transition solides et convaincantes, mais avec des contraintes de crédit strictes. Et en 2021, AXA a annoncé des restrictions sur les nouveaux gise­ments de pétrole et plusieurs formes de pétrole et de gaz non conventionnels.

Nous avons également fixé un objectif clair de réduire de 50 %, entre 2019 et 2030, les émis­sions du portefeuille d’actifs de notre fonds général.

Mais nous devons aussi investir pour accom­pagner la transition, pas simplement exclure des activités. Pour cela nous nous engageons à dédier 20 % de nos réinvestissements annuels (c’est-à-dire environ 5 milliards d’euros) dans le financement d’activités de transition, en parti­culier dans les secteurs industriels clés. Nous avons multiplié par dix nos investissements dans les énergies renouvelables depuis 2015.

En tant qu’assureur, nous avons été, en 2023, les premiers du secteur à définir des objectifs ambi­tieux pour nos portefeuilles d’assurance : c’est une avancée notable. Nous allons ainsi engager la réduction de l’intensité carbone d’une part signi­ficative de nos portefeuilles d’assurance dans les marchés les plus importants, d’ici 2030 (-20 % pour les émissions en intensité des assurances auto de nos clients particuliers par rapport à 2019 ; -30 % pour les émissions absolues de carbone de nos plus grands clients Corporate, et -20 % pour l’intensité carbone des autres clients Corporate par rapport à 2021). Nous allons par ailleurs augmen­ter notre activité et nos offres d’assurances dans le domaine des EnR, réduire nos engagements sur les énergies fossiles et encourager plus forte­ment à la transition écologique via des services de conseil et de formation (au travers de notre entité AXA Climate, par exemple).

Quelles solutions proposez-vous pour l’adapta­tion de la société au changement climatique ?

La prévention est un élément central de notre action. Il suffit de comparer les coûts des oura­gans Katrina (2005) et Irma (2017), deux événe­ments d’ampleur similaire, sur le même territoire, mais dont les coûts humains et économiques ont été significativement réduits grâce aux disposi­tifs de prévention. Nous voulons renforcer notre capacité à accompagner nos clients en les aidant à anticiper les risques et à réduire les impacts des aléas climatiques. Comme je l’indiquais, nous comptons développer plus encore les activités de notre entité AXA Climate, qui se spécialise dans le Risk Consulting et l’adaptation climatique.

Nous souhaitons aussi développer de nou­velles offres qui facilitent la vie de nos clients en s’appuyant sur notre expertise technique. Citons par exemple les offres d’assurance dite « para­métrique », qui permettent une indemnisation automatique des assurés dès que certains seuils, par exemple météorologiques, ont été atteints. Ces solutions sont particulièrement adaptées au secteur de l’agriculture, mais pas uniquement.

Plus généralement, et cela est d’autant plus vrai dans la période incertaine que nous vivons, la connaissance des risques est primordiale : il est de notre devoir de partager notre expertise pour renforcer la résilience de nos sociétés, et encou­rager à la prise de conscience. Notre rapport AXA Future Risk Report, publié annuellement, s’inscrit dans cette logique.

Comment analysez-vous les implications sociales liées à la transition écologique ? Quel rôle AXA peut-il avoir dans ce domaine ?

Il existe, de façon incontestable, un risque de fragmentation sociale et nous devons rester vigilants pour que la transition reste inclusive. La transition aura un coût, que nous devrons col­lectivement accepter tout en aidant les personnes les plus vulnérables. Pour autant, nous n’avons pas le choix : une étude de l’ADEME a révélé que le coût de l’inaction est bien supérieur à celui de la transition !

En tant qu’investisseur, nous travaillons sur une méthodologie d’évaluation des plans de transi­tion des entreprises énergétiques traditionnelles prenant en compte leurs impacts environne­mentaux, mais aussi sociaux.

Par ailleurs, en tant qu’assureur, nous avons décidé d’accélérer le développement de l’assu­rance inclusive. N’oublions pas que près de 20 % des Français, aujourd’hui, ne peuvent bénéficier d’une assurance « classique », faute de moyens ou du fait d’exclusions.

Source : La Lettre d’EpE – n° 71 – janvier 2024

Trois questions à Philippe Maillard, Directeur général du groupe APAVE

Comment le groupe APAVE contribue-t-il par ses métiers à la transition écologique ?

Le groupe APAVE est né en 1867 avec la révolution industrielle avec deux missions : assurer que les machines fonctionnent, et que l’activité industrielle, protège la santé et la sécurité des travailleurs. Ces missions se sont aussitôt élargies à la maîtrise des risques industriels, intégrant la sécurité électrique au début du 20e siècle, l’environnement dans les années 1970, et la cybersécurité depuis 2000. Les associations régionales Apave se sont développées au fil des années, pour ensuite être fédérées et aboutir à la construction d’un seul groupe en 2011. Avec aujourd’hui 13 000 collaborateurs, dont 9 000 ingénieurs et techniciens, le groupe exerce dans plus de 50 pays pour des clients qui sont à 75 % français.

Depuis 2020 le groupe s’est doté d’un plan stratégique ambitieux en termes de croissance et de développement international, et s’est donné les moyens financiers de cette stratégie avec l’entrée au capital (36 %) du fonds d’investissement PAI Partners. L’actionnaire principal du groupe Apave reste une association (le Gapave), en cours de transformation en fondation reconnue d’utilité publique.

Apave réalise un peu plus d’1 milliard d’euros de chiffre d’affaires dans cinq métiers : l’inspection réglementaire, qui représente près des deux tiers de l’activité, la formation professionnelle (400 000 stagiaires habilités chaque année), les essais et mesures, la certification et la labellisation et, enfin, le conseil et l’accompagnement technique. Tous ces métiers sont nécessaires pour accompagner la transition écologique des clients, des PME aux grands groupes. Le groupe a d’ailleurs développé une gamme de solutions dans le domaine ESG pour accompagner les clients dans la réussite de leur propre transformation écologique (aide à la certification des systèmes de management environnemental, préparation des dossiers d’autorisation des infrastructures énergétiques, analyse de sols et de biodiversité, développement de labels…).

En matière énergétique, les services proposés sont vastes : réalisation de diagnostics de performance énergétique ou d’analyses de cycle de vie, vérification des déclarations d’émissions de gaz à effet de serre.

L’activité ESG représente environ un quart de l’activité totale et la moitié est dédiée à l’environnement. Nous investissons activement pour en accélérer le développement, forts d’une conviction : pas de transitions écologiques et énergétiques réussies et pérennes, sans confiance et sans sécurité.

 

Quels sont les nouveaux risques auxquels les industriels sont confrontés ?

La prise en compte des risques liés au changement climatique est, pour nombre d’industriels, une nouvelle dimension. Prenons un exemple : le phénomène de gonflement et retrait des argiles génère un vieillissement accéléré d’infrastructures, de ponts et d’ouvrages d’art. La sécurité de nos infrastructures était déjà un chantier fondamental ; ce phénomène n’en fait qu’accélérer la nécessité et l’urgence d’agir. Pour en gérer le risque et anticiper les défaillances, il est possible d’équiper les ouvrages de capteurs qui mesurent en continu l’évolution de l’état structurel.

Plus largement, l’arrivée de nouvelles technologies dans les industries crée de nouveaux risques. Des risques qui doivent être anticipés et gérés. La formation des salariés est un élément essentiel. Nous constatons que la demande en formations spécifiques habilitantes augmente en lien avec la création de nouvelles lignes de métiers ou de nouveaux modes de production des clients.

Dernier risque majeur : les risques numériques qui font partie de la palette d’expertises d’Apave. Un virage que nous avons pris pour répondre aux demandes clients. Audits de vulnérabilité, tests d’intrusion, formation des équipes, certification… autant de possibilités offertes aux entreprises pour leur permettre de réduire leurs risques face à cette menace majeure.

 

Comment conduisez-vous votre propre transition écologique ?

Nous avons décidé de réaliser notre bilan carbone 2022 avec une approche d’exemplarité méthodologique et d’exhaustivité. Le groupe émet 106 000 teqCO2, dont les trois quarts relèvent du scope 3. Nous venons de terminer notre feuille de route qui doit nous permettre de réduire cette empreinte carbone : être ambitieux, tout en restant réalistes.

Le réalisme de nos actions est important pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés. Prenons l’exemple des véhicules électriques : nous avons aujourd’hui un parc de 6 000 véhicules que nous avons entrepris de « verdir ». Au-delà du coût, nous faisons face à des enjeux structurels : la capacité de recharge chez les salariés, la disponibilité de véhicules électriques – il y a aujourd’hui des délais de 8 à 12 mois –, la couverture territoriale des bornes et les modalités contractuelles : notre parc est en leasing de 4 ans et se renouvelle donc progressivement. Notre objectif est de réduire notre empreinte de 12 % en 2030 par rapport à 2022.

Pour agir, il faut engager. Nous avons décidé de former 100 % de nos salariés sur ces deux enjeux : changement climatique et transitions durables, ainsi qu’à la stratégie du groupe.

Enfin, nous faisons un gros effort pour améliorer la sobriété de notre parc immobilier qui est ancien et très diffus compte tenu de l’histoire du groupe.

Source : La Lettre d’EpE – n° 70 – octobre 2023

Question ouverte – Agir autant pour la nature et pour le climat ?

La communauté scientifique constate que la dégradation de la nature continue de s’accélérer du fait des impacts des activités humaines, au point de mériter l’appellation de sixième extinction de masse. Les premières perturbations induites affectent directement la société et le fonctionnement des entreprises ; plusieurs institutions anticipent une fragilisation du système financier.

Pour dessiner des trajectoires de restauration de la nature à l’échelle mondiale, l’accord de Kunming-Montréal adopté l’an dernier reconnaît pour la première fois le rôle des entreprises et les appelle d’abord à reconnaître et publier leurs impacts et leurs risques, puis à intégrer la préservation et la restauration de la biodiversité à leurs activités.

Le Dialogue Entreprise – Finance (DEFi) organisé par EpE et l’Institut de la Finance Durable a organisé une réflexion de place et confirmé la possibilité d’agir dès maintenant. La première version opérationnelle du cadre de reporting préparée par la Taskforce on Nature-Related Financial Disclosures pose d’ailleurs les bases d’une compréhension mutuelle entre entreprises et communauté financière et constitue un premier outil pour réorienter à grande échelle les flux de capitaux vers des investissements meilleurs pour la biodiversité.

Le besoin de mieux caractériser les modèles d’affaires favorables a d’ailleurs conduit la Commission Biodiversité d’EpE à recenser et analyser les pratiques de ses membres de ce point de vue. Fondée sur une soixantaine de témoignages portant sur l’ensemble des chaînes de valeur, la publication « Biodiversité : valoriser pour agir » montre de nombreuses réussites. Plusieurs exemples suggèrent que plus ces actions sont définies localement, prenant en compte les multiples facettes et dimensions du vivant à travers une diversité d’indicateurs et impliquant une diversité de parties prenantes, plus le résultat est convaincant.

À l’image du fonctionnement du dispositif act4nature international, la méthode consistant à construire collectivement et progressivement des trajectoires d’amélioration et des objectifs pragmatiques et proches du terrain semble permettre d’apprendre ensemble au fur et à mesure de l’action, même en l’absence de trajectoires développées par l’IPBES similaires à celles du GIEC pour le climat. L’IPBES affirme d’ailleurs déjà que ces méthodes fondées sur des processus délibératifs pour juger conjointement des valeurs permettent d’intégrer une représentation plus fiable de la nature dans les décisions des entreprises. Elles conduisent en général à préconiser des solutions fondées sur une sobriété pérenne, notamment en matières premières vivantes.

L’évolution de la relation que les humains entretiennent avec la nature constitue un autre ensemble de solutions. Il semble qu’en matière de biodiversité, le monde économique doive accepter « d’opérer à la manière non d’un ingénieur, mais d’un bricoleur[i] », et que c’est ainsi qu’il sera possible de restaurer la nature et de rétablir ses fonctionnalités pour maintenir l’habitabilité de la Terre.

Dans la transformation écologique dont chaque acteur reconnaît aujourd’hui l’urgence, les entreprises ne mettent pas encore la nature au même rang que le climat, sans doute parce que le fonctionnement du monde économique actuel repose en fait largement sur des approches d’ingénieurs. Absence d’indicateurs uniques, difficulté à définir des modèles d’affaires valables en tout lieu, subjectivité des jugements sur les risques, les impacts et les priorités, caractère diffus des bénéficiaires des services rendus par la nature, approches expérimentales peu reproductibles… sont autant d’obstacles apparents, mais laissent de vastes possibilités d’actions aux entreprises.

Le monde financier est un moteur puissant de la décarbonation ; sous sa pression et dans le cadre du dialogue actionnarial, ce sujet est aujourd’hui au cœur des stratégies et des process des entreprises. Le risque est grand que cela ne se fasse en partie avec une pression accrue sur les sols et les ressources de la biosphère. Comment mettre cette puissance également au service de la restauration de la nature ? Les membres d’EpE, financiers et entreprises du monde physique, continuent à y travailler ensemble.

Claire Tutenuit, Déléguée générale
Benoît Galaup, Responsable Biodiversité, Finance et Numérique

[i] Citation de François Jacob (1981) utilisée par Tatiana Giraud lors de sa leçon inaugurale au Collège de France (2022) : « Dynamique de la biodiversité et évolution : formation des espèces, domestication et adaptation ».

Source : La Lettre d’EpE – n° 70 – octobre 2023

Question ouverte – Eau et adaptation : quel rôle des entreprises ?

Les phénomènes climatiques extrêmes des derniers mois, notamment les sécheresses et inondations, rappellent le caractère concret et massif des risques associés au dérèglement climatique. L’ONU a ainsi estimé qu’un tiers de la population mondiale sera concerné par une situation de stress hydrique à l’horizon 2025, quels que soient les efforts de réduction des émissions faits d’ici là.

La question de l’eau est et restera donc une variable critique pour de nombreuses activi­tés humaines dont l’agriculture et l’industrie (respectivement 70 % et 22 % des prélève­ments mondiaux). Inondations ou sécheresses peuvent ainsi générer d’importantes pertes économiques par arrêt d’activités, voire la destruction de récoltes, productions et équi­pements. L’eau constitue également une res­source essentielle de la transition écologique : les forêts en ont besoin pour pleinement jouer leur rôle de puits de carbone ; la sortie des énergies fossiles appelle à une montée en puis­sance de la biomasse, dont la production est consommatrice d’eau ; enfin, centrales hydroélectriques et nucléaires voient déjà leur capa­cité de production affectée en période de stress hydrique.

La disponibilité et la qualité de l’eau impactent également la biodiversité : les rejets du refroi­dissement des centrales électriques dans les cours d’eau perturbent les écosystèmes si leur température s’avère trop élevée par rapport au débit du cours d’eau ; de même les rejets des usines de dessalement de l’eau de mer désoxy­gènent les milieux marins par augmentation de la salinité ; les substances véhiculées par les eaux usées ainsi que les rejets de l’éle­vage intensif participent à l’eutrophisation des masses d’eau ; enfin, la pollution des sols générée par l’industrie et l’agriculture intensive constitue via les eaux souterraines ou de surface une cause majeure de perte de biodiversité. Or, celle-ci fournit de nombreuses solutions autant pour réguler la qualité de l’eau que pour contri­buer à l’adaptation au changement climatique et son atténuation.

En France, la gouvernance locale de l’eau par bassin, à laquelle les entreprises contribuent pleinement, répond à ces différents enjeux. Son approche de plus en plus systémique tient compte des cycles de l’eau. Elle intègre qua­lité et disponibilité de l’eau, préservation de la biodiversité et désormais adaptation avec l’élaboration de trajectoires de sobriété par type d’usage, dont les usages industriels et de refroidissement.

Les entreprises sont donc appelées à faire évoluer leurs pratiques et réduire leurs im­pacts sur l’eau et donc les risques de tension, d’autant plus qu’elles seront généralement moins prioritaires que les consommateurs et l’agriculture dans la hiérarchie des usages. Des investissements sont aujourd’hui réalisés dans le recyclage, la réutilisation en circuit fermé ou encore la récupération de l’eau de pluie sur les sites, dans une démarche double de réduction des usages et de gestion des risques liés à l’eau sur les sites et dans les chaînes de valeur. Le concept de « net-zero water » commence à émerger comme un objectif opérationnel.

La question de l’adaptation, longtemps écartée des priorités de la transition écologique, tend donc à être réintégrée dans les réflexions straté­giques et actions de court terme des entreprises, notamment à travers l’enjeu de l’eau. Le risque demeure toutefois de mettre en œuvre des solu­tions mal adaptées, adaptations à court terme qui accroissent les risques à long terme ; c’est par exemple le cas du dessalement pourtant parfois incontournable. Comment donc allier approche technologique, solutions d’adaptation fondées sur la nature et sobriété ?

Une prochaine publication en collaboration entre EpE, l’ADEME et l’ONERC portera sur l’adaptation des entreprises au changement climatique et apportera de premières réponses concrètes sur le rôle des entreprises.

Claire Tutenuit, Déléguée générale
Ken Guiltaux, Responsable Climat et Achats

Source : La Lettre d’EpE – n° 69 – juillet 2023

Trois questions à Estelle Brachlianoff, Directrice générale de Veolia

Quels sont les enjeux principaux de Veolia ?

Nous répondons à trois enjeux majeurs : la décarbo­nation, l’économie et la régénération des ressources, et la dépollution, à travers trois activités à peu près équivalentes en taille : la gestion de l’eau, des déchets et de l’énergie. Ces trois activités, dont le chiffre d’affaires total s’élève à 43 milliards d’euros, sont toutes en forte croissance depuis 10 ans.

Le cœur de notre métier est de proposer à nos clients des solutions pour la transformation écolo­gique dans ces trois domaines. Même s’il y a encore beaucoup à innover, nous sommes déjà en mesure de déployer des solutions efficaces, réplicables et abordables. Cette démarche, exprimée dans notre raison d’être, a été fondamentale pour réussir rapi­dement le rapprochement entre Veolia et Suez : le succès de cette opération s’explique notamment par la culture commune sur ces trois enjeux entre les équipes de Veolia et celles issues de Suez.

Quand notre groupe croît, son empreinte environne­mentale consolidée avec celle de ses clients décroît : nous sommes donc « décarbonants », plus que seu­lement décarbonés. De la même façon, notre métier est d’aider à réduire les prélèvements d’eau dans les nappes phréatiques et rivières pour alimenter les villes et les industries, et de gérer cette ressource avec un haut niveau de performance : ainsi, sur les 3 dernières années, nous avons fait économiser 320 millions m3 d’eau à nos clients. Nous émettons des gaz à effet de serre à travers les activités essen­tielles que nous menons comme le traitement des déchets, mais nous assumons le choix de transfor­mer les centrales à charbon que nous gérons en Europe centrale et orientale, afin de les alimenter avec des énergies moins carbonées ou renouve­lables, plutôt que de les céder : nos investissements nous ont permis de réduire notre intensité carbone de 30 % en 4 ans, et les solutions que nous déployons ont fait éviter à nos clients l’émission de 14 millions de tonnes de CO2 en 2022. Nous mesurons cette transformation écologique par la définition et le suivi de trajectoires de progrès avec nos clients, et par notre système de mesure de la « performance plurielle » qui agrège 18 indicateurs, dont 14 extra-financiers (innovation, impact local dans les terri­toires, performance sociale…).

Loin de les exclure par principe, nous travaillons également avec les plus gros pollueurs ou émet­teurs de CO2, afin de réduire drastiquement leur impact environnemental. Cela peut heurter les positions radicales de certaines personnes ou les réflexes de facilité d’autres acteurs qui trouvent plus simple de ne pas travailler avec eux.

Comment voyez-vous l’évolution vers une économie circulaire ?

Nous le voyons dans les secteurs de l’eau et des déchets. La sécheresse de 2022 a accéléré la prise de conscience de tous sur l’eau et la menace de pé­nurie hydrique est désormais réelle dans de nom­breuses régions du monde. Cette situation exige d’abord une réflexion collective et structurelle sur le modèle agricole pour le rendre plus économe en eau – l’agriculture étant le premier consommateur d’eau -, et la mobilisation de toutes les solutions pos­sibles. Nous pouvons encore réduire les pertes dans les réseaux publics d’eau potable, déjà limitées à 20 % en France, et investir pour diminuer les consommations d’eau, en particulier celles prove­nant des industriels. La réutilisation des eaux usées vient ensuite : Los Angeles vise 100 % de réutilisation en 2030. Nous travaillons sur le concept de Net Zéro Eau, pour parvenir à une empreinte eau nulle, grâce à la baisse des prélèvements, l’optimisation des usages et l’augmentation du recyclage des eaux usées. Nous nous trouvons au début de cette dé­marche, mais il existe déjà de splendides réalisa­tions : un de nos clients, qui exploite une mine de lithium en Australie, a réussi à doubler sa production sans accroître ses prélèvements d’eau.

Nous faisons de même pour certains déchets : Solvay a réduit de 60 % les émissions de gaz à effet de serre de son usine de Dombasle, en pas­sant des hydrocarbures aux combustibles solides de récupération.

Enfin, l’exploitation des « mines urbaines » va s’accroître de façon à répondre à des enjeux envi­ronnementaux et de souveraineté stratégique. Le recyclage des batteries ne fait que commencer et l’hydrométallurgie apportera beaucoup de solutions. Néanmoins, recycler les batteries reste pour l’instant coûteux, car il faut récupérer, isoler puis traiter des ressources métalliques diffuses, incorporées à des objets complexes. C’est pourquoi nous souhaitons que soient fixées des obligations de réincorporation des matières recyclées dans les filières de produc­tion, afin de changer d’échelle et monter rapidement des filières.

À propos d’économie, quels obstacles rencontrez-vous… et comment les levez-vous ?

Nos actionnaires perçoivent bien les enjeux liés au modèle économique et demandent que nos solu­tions soient abordables pour tous, pas seulement pour les pays ou les ménages riches. Le budget « eau » peut ainsi rester en dessous de 1 % du bud­get d’une famille. Nous travaillons donc sur des modèles économiques permettant d’aligner les intérêts de tous pour déconnecter la démographie et la prospérité de la pression sur les ressources. Le code des marchés publics est souvent un frein, mais nous avons par exemple mis en place un « contrat de performance hydrique » à Lille qui vise 10 % de réduction des consommations d’eau. Cet objectif ambitieux sera obtenu par l’éducation à la sobriété, par l’installation d’équipements (par exemple des mousseurs, que nous offrons en partenariat avec La Poste pour la distribution) et par la détection des fuites qui permet de hiérarchiser et de cibler les investissements de renouvellement de réseau.

Notre Conseil d’administration soutient nos ap­proches, et en particulier nos avancées sur le partage de la valeur créée entre nos parties pre­nantes. Nous réinvestissons une grande partie de notre cash-flow. Nous avons généralisé notre pro­gramme Care à tout le groupe, pour instaurer un socle commun de protection sociale aux moments cruciaux de la vie, même dans les pays où rien n’est prévu par la loi. Enfin, la moitié de la rémunération variable de nos 13 000 cadres supérieurs est fondée sur des paramètres extra-financiers.

Le constat de l’urgence écologique est clair et partagé par tous. Il nous faut passer désormais à l’action et accélérer, sans attendre de disposer de toutes les réponses, mais en continuant à innover, à montrer les solutions véritables, duplicables, abor­dables, à rationaliser l’action publique. Il faut une écologie qui rassemble, avec un partage juste et équitable des efforts, et des solutions utiles sur les­quelles il est nécessaire de communiquer. Nos en­treprises doivent en effet apporter la preuve que la transformation écologique est possible pour tous.

Source : La Lettre d’EpE – n° 69 – juillet 2023